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Interview : "Ce que je sais du pétrole, de Bouteflika et des Américains"

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Un entretien de Hocine Malti, réalisé par Madjid Laribi dans Le Maghrébin (http://www.lemaghrebin.com/)

Spécialiste des questions pétrolières internationales, Hocine MALTI est ingénieur des pétroles, l'un des pionniers qui ont créé la compagnie nationale algérienne des pétroles Sonatrach, dont il a été vice président. Conseiller technique du secrétaire général de l'Organisation des Pays Arabes Exportateurs de Pétrole (OPAEP), il a été nommé par le conseil des ministres de l'organisation, directeur général de l'Arab Petroleum Services Company (APSC), une holding multinationale. Hocine MALTI est aujourd'hui consultant pétrolier.

Le Maghrébin : Monsieur Hocine Malti, vous publiez régulièrement des articles et des contributions sur l'Algérie et les questions liées aux hydrocarbures ; qu'est ce qui vous fait réagir ? Qu'est-ce qui vous motive pour réagir à l'actualité économique mais plus largement à l'actualité politique dans sa dimension énergétique ? Pourquoi avez vous créé de fait ce débat et pourquoi l'avez vous suscité ?


Hocine Malti : Vaste sujet… (Rires) Parce que l'industrie pétrolière algérienne est, à mon avis, en danger depuis l'arrivée de Bouteflika au pouvoir. Il y a eu un changement ces derniers temps, mais sinon pendant des années, il avait tout cédé aux américains. S'il n y avait pas eu sa maladie - on en parlera peut-être plus tard - c'était fini, l'industrie pétrolière était entre les mains des américains. Ce sont eux qui auraient tout contrôlé et cela, personnellement, je ne pouvais l'accepter. Je considère que c'est plus que de la trahison, c'est un
véritable abandon de souveraineté. C'est tout simplement céder le pays, puisque le pétrole est la source de vie de tout un peuple. Donc personnellement, je ne pouvais me taire. La première fois que je suis intervenu publiquement c'était au moment de l'avant-projet de loi sur les hydrocarbures en 2002. J'avais réagi à ce moment là en publiant des articles sur le sujet. J'avais bien compris, en 2003, que le gel de la loi n'était que purement tactique pour passer le cap de la réélection de 2004. Et puis ensuite, lorsque Bouteflika a remis la chose à l'ordre du jour et a fait approuver la loi, cela m'a personnellement révolté. Mais actuellement, il me
semble qu'il a fait marche arrière jusqu'à un point de non retour et j'ai bien noté cela.

Le Maghrébin : Vous avez été un des fondateurs de la SONATRACH , c'est certainement cela qui vous a conduit à suivre de près l'évolution de cette entreprise et c'est peut-être avec chagrin que vous voyez se défaire ce qui a été péniblement construit au lendemain de l'indépendance ?


Hocine Malti : C'est mon métier de pétrolier d'une part, et d'autre part effectivement, j'étais parmi les premiers ingénieurs et cadres supérieurs de la SONATRACH. Donc , j'ai vu ce bébé grandir pendant une quinzaine d'années avant de le quitter. Evidement, cela me touche. Voir tout ce qui se passe en Algérie, que les choses ont complètement dévié du cours normal, de l'évolution normale, au point de revenir à la situation néocoloniale qui prévalait dans les années soixante, du temps du régime des concessions. Alors même que tous les autres pays producteurs expriment de plus en plus fort leur volonté de protéger leurs ressources nationales. On voit ainsi le Vénézuélien Hugo Chavez et le Bolivien Evo Morales mettre à l'ordre du jour ce que nous avons fait an Algérie durant les années soixante-dix. Entre temps, on constate chez nous une dérive ultralibérale incontrôlée dénuée de toute vision et qui ne mène nulle part, si ce n'est à la perte de souveraineté et au transfert de propriété de nos ressources stratégiques.

Le Maghrébin : Et vous avez constaté ça effectivement avec l'arrivée de Bouteflika mais aussi de Chakib Khelil ?


Hocine Malti : Dans cette affaire, ils sont plusieurs acteurs mais la décision ultime c'est malgré tout Bouteflika qui la signe et qui l'assume. Mais celui qui suggère, qui propose toutes les décisions, c'est bien Chakib Khelil et Chakib Khelil n'est qu'un pion dans le dispositif des Etats-Unis. Il faut dire les choses telles qu'elles sont : de mon point de vue, ce ministre est un agent des américains placé au cœur du pouvoir algérien. C'est comme s'il avait été envoyé en mission, en Algérie, pour faire un travail et le conduire à son terme. On parlera peut-être après du
volet militaire, mais au plan civil, c'est comme cela que les choses se passent.

Le Maghrébin : Vous dites que Bouteflika est revenu sur sa décision initiale, que la dynamique de préservation des ressources difficilement réversible. Mais est-ce que pour autant le danger est passé et ne risque-t-on pas de revenir à la situation antérieure ?


Hocine Malti : Tant que Bouteflika sera au pouvoir, il me semble que c'est fini, qu'il ne pourra plus revenir là-dessus. La manière dont personnellement j'interprète les événements, c'est que sa maladie a eu un retentissement très important sur son comportement, sur son attitude. On a l'impression que le fait qu'il ait été confronté à la mort, l'a fait revenir à des réalités beaucoup plus concrètes ; on a l'impression qu'une fois que sa maladie a été découverte, il s'est dit qu'après tout le pouvoir n'est rien, c'est éphémère, il ne parle plus de révision de la constitution, qui lui aurait permis de faire un troisième mandat. Ainsi que la désignation d'un
vice-président qui aurait joué vis-à-vis de lui, le rôle qu'il a lui-même joué vis-à-vis des militaires, c'est à dire le couvrir contre toute tentative malveillante. Il y a, à mon avis, toute une série de choses qui dénotent que conserver le pouvoir coûte que coûte ne l'intéresse plus. Et a partir de la, je pense que du coté du DRS, puisque ce sont eux les faiseurs de rois et de lois, ils n'ont plus sur lui l'emprise qu'ils avaient par le passé. Auparavant, ils
exerçaient un chantage sur lui (« Tu fais ce qu'on te demande ou on te dégomme. Si tu veux refaire un
mandat, il faut faire la charte. etc. ») J'ai l'impression qu'actuellement, ils n'ont plus ce levier de pressions sur lui. A partir du moment où il s'est libéré lui-même de cette emprise, il s'est dit maintenant, je vais faire plus au moins ce que je veux.

Le Maghrébin : Vous attribuez ce revirement d'attitude uniquement à la maladie, ou existerait-il d'autres influences, d'autres éléments politiques à l'intérieur du régime et à l'extérieur du pays, des forces qui se sont rapprochées de lui pour lui demander de revoir un peu sa copie ?


Hocine Malti : Je pense que l'élément déclencheur reste la maladie. Il est certain que d'autres facteurs sont intervenus. Il y a le fait que les américains qui, visiblement, étaient très informés de sa maladie et de certains faits politiques, se sont dit qu'il était fini et qu'en attendant son remplacement, la meilleure approche était de traiter avec les chefs du DRS, qui eux sont toujours là ; ils sont permanents. Il y a donc eu cette attitude négative des américains à son égard. Il y a eu aussi des interventions de pays amis, l'intervention de Chavez qui était venu le voir et lui dire de faire attention aux conséquences, aux répercussions, de la loi sur les hydrocarbures. En effet, cette loi porte préjudice non seulement à l'Algérie mais elle nuit aussi aux intérêts de l'ensemble des pays de l'OPEP. A partir du moment où une brèche est ouverte quelque part, d'autres pays risquent de suivre ; peut être même que certains parmi les membres de l'OPEP n'attendent que cela, qu'un précédent soit créé, qu'un pays cède pour le suivre. Comme un effet de dominos en quelque sorte. Il y a eu également ses amis des Emirats qui auraient attiré son attention sur le fait que la loi sur les hydrocarbures, dans son volet sur les impôts, était défavorable à l'Algérie. Ce serait suite à leur intervention qu'il aurait pris la décision d'imposer à 100% la tranche au-delà de 30 dollars, de tous les contrats dont le prix de vente est supérieur à 30 dollars le baril. C'est quand il a compris qu'il allait quitter le pouvoir, d'une manière ou d'une autre, soit parce que la volonté divine l'aura voulu, soit faute d'être reconduit à la fin de son mandat, quand il a donc compris que dans tous les cas de figures, à un moment ou un autre, il s'en ira, alors il s'est mis à faire en sorte que ses associés-rivaux du pouvoir réel n'en profitent pas.

C'est donc comme en guise de représailles, comme si Bouteflika voulait se venger des américains suite à leur attitude et pour contrecarrer aussi des militaires, des généraux, qu'il a pris une série de mesures de blocage.

Bouteflika, on l'a vu, a tout fait pour faire échouer le fameux traité d'amitié avec la France. Il avait d'abord commencé à hausser le ton vis-à-vis de la France , ce qu'il ne faisait auparavant. Il avait découvert, avec un certain retard, l'existence de la loi du 23 février 2005, puis avait commencé à parler de génocide avant de se mettre à exiger des excuses officielles, à la veille d'une élection présidentielle en France ! Visiblement il savait que Jacques Chirac ne pourrait pas satisfaire cette exigence. C'était à mon avis un sabotage délibéré du traité d'amitié. Car il faut bien comprendre qu'un traité d'amitié avec la France , pays des droits de l'homme, aurait naturellement servi de certificat de bonne conduite pour les généraux algériens, ce que lui ne voulait plus leur concéder.

Vis-à-vis des américains, il est revenu sur la loi sur les hydrocarbures comme il a déclenché l'enquête sur l'affaire BRC. Il était au fait bien avant de tout ce qui se passait au sein de BRC. Il était parfaitement informé de cette histoire de mallettes de commandement, des surfacturations… Son frère Abdelghani était l'avocat conseil de BRC - il a d'ailleurs profité lui aussi de cette manne - il ne pouvait donc pas ignorer toutes ces choses là.

Dans la série de mesures prises contre les américains, en dehors du secteur des hydrocarbures, il y a celles qui concernent le domaine sécuritaire. Il y a eu, comme tout le monde le sait, cette histoire de base militaire dans le grand sud et celle qui concerne le nouveau commandement américain pour l'Afrique, l'Africom. Il a fait arrêter la construction par Halliburton d'une base de l'armée américaine à Tamanrasset. Au sujet de l'Africom, il y a eu la non participation déguisée de l'Algérie à la réunion de Dakar, l'année dernière. Ce n'est pas le général Gaid Salah, chef d'état major qui y avait participé ; c'est un officier de moindre envergure qui a été délégué à cette rencontre qui a regroupé les chefs d'Etat-major des pays membres de la TSCTI , dont celui de l'armée américaine. Bouteflika a fait dernièrement une déclaration dont laquelle il a carrément signifié l'inutilité de l'Africom, en soutenant que les problèmes sécuritaires du continent devaient être réglés par une force de l'Union Africaine. Il a donc remis en cause l'idée même du commandement spécial pour l'Afrique et tout cela a des répercussions et des conséquences. Il a fait, selon moi, tout cela pour punir les américains et mais aussi les généraux. Il a voulu enlever à ces derniers toutes les couvertures qu'ils avaient, que ce soit du côté français ou du côté américain.

Le Maghrébin : Qu'est ce que l'affaire BRC ? Comment a-t-elle commencé ? Quelle est la genèse de cette société mixte entre la SONATRACH et Brown & Root Condor elle même filiale de Halliburton, à l'époque dirigée par Dick Cheney, l'actuel vice-président des Etats-Unis?


Hocine Malti : Brown & Root Condor, BRC, a été crée en 1994. A l'origine c'était, comme son objet l'indique une société d'engineering et de construction, crée en association avec une société de renommée mondiale Kellog Brown & Root (elle-même filiale de Halliburton). Cette société n'a jamais pris réellement son envol, elle a toujours été délibérément maintenue par les américains, à un faible niveau de compétences. BRC n'est pas capable de mener par elle-même un chantier de construction, ni même de concevoir une unité industrielle importante. Donc, elle n'a jamais été autre chose qu'une courroie de transmission vers la société-mère Kellog Brown & Root. Halliburton est connue, ce n'est pas seulement la société dirigée par Dick Cheney, mais c'est d'abord une entreprise qui travaille pour le compte de l'armée américaine. C'est Halliburton qui a construit nombre de bases militaires américaines à l'étranger. C'est cette entreprise qui a réalisé la plus grande base américaine en dehors des Etats-Unis, celle du Kosovo. En Irak, c'est Halliburton, omniprésent, qui fait tout. C'est donc une source de revenus importants sur les plans pétrolier et militaire. Et comme cette société intervient dans des secteurs stratégiques tels que l'industrie pétrolière et la défense, elle a automatiquement connaissance de tout ce qui se passe dans les pays où elle intervient. C'est comme cela que BRC est devenue, non seulement une source d'enrichissement pour les américains, mais en même temps une source de renseignement et de collecte d'informations sur l'industrie pétrolière algérienne. Depuis l'arrivée de Bouteflika au pouvoir et surtout depuis la nomination de Chakib Khelil à l'énergie, cette société a pratiquement changé de statut. Elle est devenue le représentant quasi officiel du lobby texan da la Maison-Blanche en Algérie. Et puis derrière, il y a la CIA , les services de renseignements américains qui exploitent ce filon. Elle est la seule société au sujet de laquelle Chakib Khelil avait lui-même déclaré, lorsque l'enquête a été déclenchée, « c'est une société de statut algérien qui bénéficie donc d'un traitement de faveur par rapport aux autres ; elle est systématiquement retenue même quand elle est plus chère de 15% que le moins disant ». Pour certains généraux, c'était également une source d'enrichissement grâce aux grosses commissions qu'ils percevaient sur tous les contrats passés entre BRC et la Sonatrach , ses filiales ou certains ministères, dont celui de la défense. Pour s'enrichir, ils ont fermé les yeux sur un tas de manoeuvres illégales ; c'est comme cela que l'on est arrivé jusqu'à la compromission extrême avec les américains dans cette histoire de mallettes de commandement, des équipements ultra sophistiqués de communication et de transmissions militaires.

Le Maghrébin : Comment une société d'engineering pétrolier se retrouve-t-elle en position d'acheter des systèmes de télécommunication pour le compte de l'armée algérienne ?

Hocine Malti : Parce que BRC a ses propres parrains,
ses propres sponsors. Dans le domaine pétrolier, il n
y a pas de miracles, on ne peut réussir en Algérie,
dans ce secteur en particulier, que si on est soutenu
par des militaires de haut rang.
Après les surfacturations dont a profité la société
mère de BRC ainsi que ses sponsors algériens, ceux-ci
sont passés à l'étage au dessus. S'il n y a pas de
business dans le domaine pétrolier, pourquoi ne pas
lui donner la construction de l'hôpital d'Oran ? Alors
qu'il est notoire que ce n'est pas son domaine. C'est
une société spécialisée dans la réalisation
d'infrastructures pétrolières, par conséquent elle n'a
pas à construire ni un hôpital, ni le siège de la DGSN
et encore moins à fournir du matériel militaire.

Je suis convaincu que Bouteflika ne pouvait pas
ignorer ce qui se passait à l'intérieur de cette
société. S'il a déclenché une enquête, il y a de cela
à peu près une année, c'est parce qu'il a voulu
dévoiler au grand jour certaines choses, que ces
choses soient rendues publiques, pour entraver
l'action des deux partenaires, les américains d'un
côté et les généraux du DRS de l'autre. C'est un
scandale tellement énorme qu'il est impossible à
étouffer. Comme à l'habitude en Algérie, encore une
fois, lorsque les choses en arrivent à ce point, il
faut bien sacrifier quelqu'un. Un fusible doit sauter
quelque part ; cette personne est toute désignée,
c'est le directeur général qu'on accuse d'intelligence
avec l'étranger. Quelle « intelligence » peut-il avoir
eu avec l'étranger dans cette affaire de mallettes,
lui qui était chargé de gérer une société pétrolière ?
Cette « intelligence » est ailleurs, ce n'est pas lui
qui a ordonné l'achat de ces mallettes de
commandement, la commande vient de l'armée, c'est
probablement un très haut gradé de l'armée qui lui a
donné instruction de passer commande.

Le Maghrébin : Pour ce qui est justement de ces mallettes de commandement, il se dit que ce sont les Russes qui ont informés les militaires algériens qu'elles étaient reliées aux écoutes de la CIA. N'est -il pas vraiment inquiétant de voir que ceux qui ont la charge de protéger notre pays être incompétents au point de ne pas savoir que les mallettes en cause étaient connectées aux systèmes d'espionnage américains ? Où bien ils le savaient mais ils ont laissé passer cela ?

Hocine Malti : Je ne pense pas qu'ils soient nuls à ce
point là. Toute personne qui a un tout petit peu de
bon sens, sait qu'à partir du moment où on achète du
matériel aussi sensible aux USA, les américains ne
peuvent pas ne pas être tentés de mettre une petite
puce quelque part. (Rires). Ceux qui ont commandé ces
mallettes le savaient ; je suis convaincu qu'ils
savaient pertinemment ce qu'elles contenaient, mais
ils ont fermé les yeux.

Le Maghrébin : La Gazette du Maroc semble être bien informée il y a eu un article le 14 septembre dernier qui soulignait que le président de la société pétrolière d'Anadarko avait exprimé, dans des circonstances qu'on ne connaît pas, son irritation à l'endroit des généraux algériens, aurait même menacé de plier bagages. Pourquoi cette sortie du président d'Anadarko ?

Hocine Malti : Je doute de la réalité de cette
déclaration ! A moins qu'elle ne soit tronquée ou
déformée. Elle a cependant le mérite de confirmer ce
qui se dit dans le milieu pétrolier, à savoir
qu'ANADARKO est parrainée par le DRS ; donc les choses
ne peuvent que bien marcher pour elle. Et si vraiment
son directeur général accuse les généraux, cela veut
dire qu'il considère qu'ils n'ont pas suffisamment
défendu son entreprise, qu'ils perçoivent une dîme
pour rien. C'est grâce à eux que la société prospère.
Quant à la menace de plier bagages, je ne pense pas
qu'ANADARKO quitterait l'Algérie, car elle y a investi
des milliards de dollars et y conduit des opérations
extrêmement juteuses, mais c'est une manière de mettre
encore plus de pression sur les "sponsors" et donc
d'attiser encore plus la rivalité Bouteflika – DRS.

Le Maghrébin : Vous dites que suite à sa maladie, Bouteflika s'est libéré de l'emprise des généraux. Pourquoi ne va-t-il pas plus loin avec le DRS ? En changeant les têtes...


Hocine Malti : On peut, évidemment, se poser cette
question. Mais a-t-il les moyens de le faire ? Sur le
plan théorique, il est le président de la République ,
c'est lui qui nomme et démet tous les hauts
fonctionnaires. Officiellement, il est le ministre de
la défense, chef des armées, donc il peut prendre la
décision de mettre fin aux fonctions du chef du DRS.
Mais peut-il le faire réellement ? Peut-il publier le
décret ? En supposant qu'il réussisse, a-t-il les
moyens d'aller plus loin si l'autre refuse d'exécuter
? Il ne peut pas, à mon avis, les affronter et encore
moins les réduire mais par contre il peut les bloquer.

Le Maghrébin : Donc aujourd'hui, l'avenir des ressources algériennes est tributaire, finalement, des états d'âme d'un chef d'Etat impotent dont les capacités sont réduites, et du bon vouloir « diplomatique » des chefs du DRS à la recherche d'appuis extérieurs ?


Hocine Malti : Exactement ! D'après les informations
dont je dispose sur ce qui se passe dans le milieu
pétrolier algérien, les patrons des sociétés
américaines qui travaillent en Algérie et le lobby
pétrolier américain d'une manière générale, n'ont pas
perdu l'espoir - et ils font tout pour - que Chakib
Khelil fasse passer la loi sur les hydrocarbures. Ceci
dit, je ne pense pas que les américains réussiront
dans cette entreprise tant que Bouteflika sera là.

Le Maghrébin : Sur un plan plus géostratégique, on voit qu'il y a un fort intérêt américain pour l'Algérie ! D'ailleurs dans quelques semaines il y aura à Houston une réunion organisée sur la sécurité et l'énergie en Afrique du nord. Bien entendu le pays de l'Afrique du nord le plus concerné est l'Algérie. Visiblement à travers ce séminaire, l'on perçoit un certain nombre de signes, avec ce qui ce passe à nos frontières sud, avec ce qui se passe en terme de mouvement militaire, de subversion dans la zone Sahélo–Saharienne... Et d'un conflit possible avec l'Iran ?


Hocine Malti : Bien sur. A l'origine même de la PSI
(Pan-Sahel Initiative), de la TSCTI (Trans-Saharian
Counter Terrorism Initiative) ou de l'installation
d'une base américaine dans le sud algérien, se
trouvent la protection des intérêts pétroliers
américains dans la région, mais aussi l'idée de
prendre les dispositions nécessaires en vue d'un
conflit éventuel au Moyen-Orient. Cette base qu'ils
ont voulu installer dans le Sahara aurait servi
justement d'escale, de point d'appui pour des actions
militaires dans la région du Golfe.

Le Maghrébin : Une question que se pose beaucoup de gens, comment vous voyez l'évolution des prix de pétrole dans une perspective à cours et moyen termes, dans les six à douze mois à venir ?

Hocine Malti : Ça ne peut qu'augmenter, c'est certain.
On est très proche de la barre fatidique des 100
dollars. Il y a l'hiver qui arrive et il suffit d'une
petite étincelle quelque part, au Nigeria par exemple,
ou il arrive fréquemment que les populations locales
mettent le feu à des installations pétrolières, pour
que l'on atteigne et dépasse cette barrière. Des
petits incidents de ce genre peuvent facilement faire
grimper les prix. Il ne faut pas non plus oublier que
la hausse des prix arrange beaucoup les compagnies
américaines, autant si ce n'est plus que les pays de
l'OPEP. Les Etats-Unis sont un pays consommateur mais
c'est aussi un grand pays producteur. Les compagnies
pétrolières américaines, les majors, sont directement
intéressées par la vente du brut. Elles ont autant
d'influence sur les prix que l'OPEP, si ce n'est plus.
Plus les prix augmentent, plus cela les arrange.

Le Maghrébin : Mais si le prix du pétrole aujourd'hui à 90 dollars peut paraître énorme, en termes de pouvoir d'achat, il est inférieur à ce que coûtait le baril durant les années quatre-vingt, particulièrement lorsqu'on voit la détérioration du pouvoir d'achat dans notre pays qui est un importateur en euros. La question que d'aucuns soulèvent : Pourquoi les pays exportateurs ne libellent-ils pas leurs exportations en euros ?

Hocine Malti : Je ne connais pas toutes les
implications d'une telle décision. Néanmoins, ce que
l'on peut déjà dire, c'est qu'à la base les mentalités
ont beaucoup changé. Cette décision, les pays de
l'OPEP l'on prise en 1975, quand ils ont crée un
panier de monnaies pour les transactions pétrolières.
Il n'y avait pas que le dollar pour libeller le prix
du baril. Mais depuis beaucoup d'eau a coulé sous les
ponts et l'OPEP n'est plus ce qu'elle était il y a
vingt ou trente ans. Je vois difficilement les pays
membres se mettre d'accord là dessus. Ça tire de tous
les cotés, il y a des tensions, il y a des
alliances…Mais il y a des pays qui font quelques
transactions en euros comme l'Iran, mais se sont là
des initiatives nationales.

Le Maghrébin : Que pense l'ingénieur : Est-ce que l'Algérie est un pays suffisamment exploré ?


Hocine Malti : L'Algérie est un pays largement
inexploré. Il y a des zones immenses qui n'ont pas été
concernées par la recherche. De toute la partie
occidentale du Sahara, à part les gisements de gaz
connus depuis les années cinquante dans la région d'In
Salah, on ne sait pas grand-chose. Comme les premières
découvertes faites dans cette zone c'était du gaz et
que le gaz a longtemps été considéré comme le parent
pauvre de l'industrie des hydrocarbures, on ne s'y est
pas beaucoup intéressé. Les travaux de recherche sont
extrêmement coûteux, donc il y a eu peu de recherche
pétrolière. C'est un peu comme au casino : soit on
trouve alors c'est le banco, soit on ne trouve pas et
on y laisse sa peau.

Le Maghrébin : La région Sahélo–saharienne ne cesse d'attirer les grandes puissances de ce monde. Que cache réellement cette région pour qu'elle soit tant convoitée ?

Hocine Malti : Il existe de gigantesques réserves de
pétrole dans cette région et tout autour. Le Nigeria
représente 110 millions de tonnes de pétrole brut par
an. Au nord, il y a l'Algérie et la Libye. La Libye
produit aujourd'hui 70 à 75 millions de tonnes par an
et elle peut passer facilement, dans le cas où elle
ouvrirait toutes les vannes, à plus de 100 millions de
tonnes de brut par an. Il y a le Tchad où de gros
gisements de pétrole ont été découverts, c'est ce qui
a d'ailleurs déclenché l'intérêt des américains pour
toute la zone, surtout depuis la mise en exploitation
du pipe-line qui transporte, entre le Tchad et le
Cameroun, du pétrole purement américain, appartenant à
Texaco et Exxon. Il y a la Mauritanie qui semble
déceler de grosses réserves, il y a l'Angola…etc. Et
les américains font tout cela pour préserver leurs
intérêts. Le rapport qui a été établi par
l'administration Bush montre que 30% de la
consommation américaine était importée et que ce
pourcentage allait augmenter à l'avenir. Pour garantir
les ressources d'approvisionnement, l'Afrique est le
continent le plus proche, où il est facile de
s'installer. Et puis, il y a le phénomène chinois. Les
chinois sont devenus de grands consommateurs
d'énergie, ils se sont mis à la recherche de
ressources pétrolières et ont commencé à s'installer
un peu partout, en Afrique entre autres. Cela fait du
pétrole en moins pour les USA, un pétrole qui va chez
l'ennemi N° 1 de demain.

Le Maghrébin : Quel est le rôle de la France dans la région ? On voit de moins en moins Total, au Niger il semble qu'il y a de sérieux problèmes avec AREVA…A quoi est dû cet effacement de la France ?


Hocine Malti : C'est certain qu'il y a un recul de la France parce que de l'autre côté il y a un rouleau compresseur. Quand les américains se mettent en marche, il n'y a pas seulement l'aspect militaire qui est mis en branle, mais également l'aspect civil. Comme vous le savez, ils ont crée le MEPI (Middle East Partnership Initiative). C'est un grand programme pour acheter les organisations de la société civile dans tous les pays arabes. Dans le cas précis de l'Algérie, je pense que c'était un peu pour contrer l'offensive américaine que le président Jacques Chirac avait lancé l'idée de pacte d'amitié algéro-français.

Le Maghrébin : Monsieur Malti, nous arrivons bientôt au terme de cette interview. Nous souhaiterions que vous évoquiez pour nos lecteurs quelques questions d'importance qui ont agité récemment le landernau médiatique. D'abord, quelle est votre opinion sur l'éventuelle création d'une Opep du gaz ? Ensuite vous voudrez bien nous faire part de vos observations sur les relations de l'Algérie avec la France et l'Espagne au plan énergétique.

OPEP DU GAZ

La question de la création d'une OPEP du gaz est devenue d'actualité depuis un peu plus d'une année. Dans le courant de l'été 2006, un accord de coopération portant sur différents domaines de l'industrie pétrolière avait été passé entre la Sonatrach et le géant russe Gazprom. Craignant de subir une situation semblable à celle vécue par l'ensemble des pays européens au cours de l'hiver 2005, les Italiens ont été les premiers à voir dans cet accord les prémices de la création d'une OPEP du gaz. En décembre 2006, c'est l'ayatollah Khamenei qui le premier a formulé plus clairement l'idée au lendemain de la visite de Hugo Chavez en Iran.

La naissance d'une telle organisation n'est cependant pas pour demain, pour de très nombreuses raisons, dont celle de la politique de fixation des prix. Le prix du gaz est actuellement indexé sur celui du pétrole ; une OPEP du gaz voudrait très certainement mener sa propre politique de prix. Il y aurait donc conflit entre les gros producteurs de pétrole et les gros producteurs de gaz. L'OPEP est actuellement dominée par l'Arabie Saoudite, tandis qu'une organisation similaire pour le gaz serait elle dominée par la Russie. Il y a donc une question de leadership. Les conflits d'intérêts entre les "pétroliers" d'un côté et les "gaziers" de l'autre pourraient à la limite déboucher sur l'auto destruction des deux organisations, s'il n'y a pas d'harmonisation des objectifs, ce qui semble a priori très difficile à réaliser. Ceci n'est qu'un des aspects d'une question qui semble très attractive mais qui n'en mérite pas moins une réflexion très approfondie.

RELATIONS ENERGETIQUES ALGERO FRANCAISES

C'est une très vaste question qui mériterait à elle seule un débat aussi long que celui que nous venons d'avoir. Pour faire bref disons que ces relations sont comme le reste des relations entre l'Algérie et la France très passionnelles et empreintes de méfiance de part et d'autre.

CRISES CYCLIQUES ENTRE L'ALGERIE ET L'ESPAGNE

Je ne vous apprendrai rien en vous disant que tant que l'affaire du Sahara occidental n'aura pas été réglée, il y aura de temps à autre une crise dans les relations politiques algéro–espagnoles. Dans le domaine pétrolier par contre, il n'y a jamais eu de contentieux entre les deux pays, en dehors de ces derniers mois où des affaires commerciales ont pris une teinte politique, en raison du parasitage créé par la prise de position du gouvernement espagnol sur l'affaire du Sahara, une position favorable à la thèse marocaine. L'autre raison qui se trouve à l'origine de cette crise est liée à la crainte qu'ont les pays européens, parmi eux l'Espagne, quant à leur approvisionnement en gaz de par une trop grande dépendance de la Russie et de l'Algérie dans ce domaine. C'est pourquoi le gouvernement espagnol avait refusé de donner une suite favorable à la demande algérienne de commercialiser directement du gaz en Espagne, par le biais de la Sonatrach. En représailles, les algériens ont décidé d'annuler un gros contrat, celui de la mise en valeur du champ de Gassi Touil, qui avait été attribué à une entreprise espagnole. L'ensemble du contentieux semble néanmoins être en voie de règlement.

Le Maghrébin : Merci beaucoup, Monsieur Malti, il vous appartient à présent, si vous le voulez bien, de conclure cet entretien.


Hocine Malti : Que dire en conclusion, si ce n'est que le pétrole est une ressource non renouvelable et donc déjà de ce fait extrêmement précieuse. Il est pour la quasi-totalité des pays producteurs l'unique source de revenus ; c'est donc l'existence même des populations de ces pays qui en dépend. Hélas, les dirigeants et en Algérie tout particulièrement, utilisent cette ressource d'abord et avant tout pour leur bénéfice personnel. C'est en monnayant leur pouvoir contre des commissions faramineuses perçues sur toute la chaîne de l'industrie pétrolière, depuis la recherche jusqu'à la mise sur le marché des produits pétroliers, qu'ils ont bâti des fortunes fabuleuses. Ils ont ainsi garanti leur avenir, leur bien être et ceux de plusieurs générations de leur descendance, alors même que l'algérien moyen a tout juste les moyens – quand il les a – de sa survivance. Ils utilisent aussi les richesses pétrolières du pays pour asseoir encore plus leur pouvoir. C'était le cas de Bouteflika quand il s'agissait, pour lui, de garantir sa réélection en 2004 ou de s'affirmer face aux généraux qui l'ont placé là où il est. C'était et c'est encore le cas des généraux algériens qui utilisent le pétrole aux mêmes fins.

Le pétrole est par ailleurs une matière stratégique. Sans pétrole, il n'y a pratiquement pas d'industrie, il n'y a pas de transport, ni de marchandises, ni de personnes ; il n'y a pas d'avions, ni civils, ni militaires ; pas de navires, ni navires de croisières, ni sous marins, ni porte avions, ni destroyers. Que serait la puissance américaine sans pétrole ? Peut-on même imaginer une telle situation ? Alors pour maintenir cette puissance, les Etats-Unis font la guerre, à la recherche de pétrole, en Irak, en Afghanistan ; ils déstabilisent des pays comme l'Ukraine ou la Géorgie ; ils viennent s'installer dans le Sahel, pour soi disant combattre Al Qaïda. Pour s'accaparer des richesses pétrolières d'autrui ils corrompent des dirigeants et asservissent des peuples. De la même manière que dans les siècles passés, il y a eu des guerres pour le sel, pour les épices ou pour la soie, il y a aujourd'hui des guerres pour le pétrole.

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