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Les partis islamistes algériens et la double impunité

 

Par Le Matin DZ 

Les partis islamistes se refusent à une alliance en prévision des prochaines législatives. Peuvent-ils y faire bloc quand la double impunité consacrée par Bouteflika au système rentier et corrompu et aux crimes terroristes par la réconciliation nationale est l’objectif même du prochain scrutin

Bouguerra Soltani entre la corruption et l'amnistie générale.

La sortie de Bouguerra Soltani de l’alliance présidentielle trace-t-elle une ligne de démarcation entre les partis islamistes et ceux au pouvoir, le FLN de Belkhadem et le RND d’Ahmed Ouyahia ? Certes, c’est dans une conjoncture internationale, celle de la victoire des partis islamistes dans les pays qui ont connu les révolutions arabes où ils amorcent un retour en force dans une nouvelle vie politique après en être longtemps maintenu sous perfusion, que la mouvance islamiste algérienne tente de se libérer d’une alliance présidentielle dont Bouteflika se félicite d’être le tremplin des sensibilités représentatives du peuple algérien. Cette indépendance affichée par le chef du MSP n’apparaît pas comme une volonté d’affranchissement de la mouvance islamiste intégrée dans les rouages du pouvoir mais semble avoir été suscitée par la victoire du parti Ennahdha de Rached Ghannouchi dont les liens avec l’Algérie remontent au temps de l’insurrection du FIS d’Abassi Madani. D’ailleurs, dès la victoire d’Ennahdha à la constituante, Rached Ghennouchi, a rencontré à Alger Bouguerra Soltani avant que ce dernier ne se sente pousser des ailes pour claquer la porte à l’alliance.

 

A défaut d’une contagion de la Révolution du Jasmin, une autre contagion s’est opérée à un niveau vertical: celle d’une alliance retrouvée après plus de vingt ans de cloisonnement : les partis islamistes du Maghreb qui ont un passé commun, se sentent désormais une émulation transfrontalière, hors de la vieille notion du "Maghreb arabe" pour une sphère "du maghreb islamiste", arrimée au "Maghreb islamique" d'El Qaïda. Ennahdha tunisien et le PJD marocain sont désormais au pouvoir, autonomes, même si, en Tunisie, pour l’heure, ils composent, tactiquement, avec les partis de la mouvance démocratique que Moncef Merzouki, le président par intérim, ne représente pas politiquement, se situant au-delà des considérations partisanes. En revanche, coincée entre Ennahdha et le PJD, la mouvance islamiste algérienne se cherche une voie de sortie pour s’affirmer, s’imposer, conquérir les territoires du pouvoir désormais acquis par Rached Ghannouchi et Abdelillah Bekirane.

 

Or, si Ennahdha est sorti plébiscité de la constituante grâce la révolution du jasmin qui a déchu Ben Ali et le PJD, parti officiel de la Royauté dont le trône se légitime de l’idéologie islamiste, les partis islamistes algériens ont derrière eux une histoire qui aurait pu être similaire à celle des révolutions arabes. L’insurrection du Fis, après avoir conquis les communales et sortie victorieuse du premier tour des législatives, n’a pas été un phénomène de protestation populaire contre le pouvoir et le système, mais l’imposition d’une dictature islamiste qui a tourné en insurrection armée. L’interruption du processus électoral de 1991 n’a pas également débouché sur une révolution populaire exigeant la poursuite du scrutin. L’armée algérienne n’a pas eu à faire face à une révolte populaire mais à un "procés" du "Qui tue qui?" envers lequel la rue algérienne est restée indifférente. La décennie noire reste donc pour les partis islamistes issus du ventre matriciel du FIS la seule paternité politique assassine mais pour laquelle Bouteflika, en les ralliant à sa cause, a consacré la réconciliation nationale qui devient une sorte de virginité à la mouvance islamiste qui se voit ainsi recouvrer l’impunité des crimes de ses bras armés au point où les chefs terroristes des ex-GSPC et GIA apparaissent au sein même de cette alliance, comme des voix autorisées, des consultants bénéficiant d’une expérience à même de donner corps et chair à la politique de la réconciliation nationale.

 

C’est, donc, forts de la "grâce amnistiante" qui blanchit l’affiliation des partis islamistes intégrés dans le gouvernement et l’alliance au cours des différents mandats de Bouteflika, que Bouguerra Soltani, Abdelmadjid Menasra, Abdellah Djaballah, tout en se disputant le leardership au sein de leur mouvance, ont répondu aux offres inespérées de Bouteflika, les deux premiers ayant occupé des postes ministériels et siégeant au parlement. Ce marché conclu, les partis au pouvoir, le FLN de Belkhadem à la tête des redresseurs et son frère siamois, le RND d’Ahmed Ouyahia, à la suite de l’impunité juridique et politique accordée aux islamistes "domestiqués" et que Bouteflika oppose à ceux restés dans l’opposition en exil, revendiquent une impunité de leur système rentier, la manne pétrolière, les passe droits, une justice aux ordres, l’accaparement de terres agricoles, d’espaces verts dans la capitale à des fins personnelles, en sus du blanchiment des fortunes amassées durant la décennie noire dans les maquis terroristes ou à leur périphérie.

 

Cette double impunité, celle de la rente et celle de la grâce amnistiante sont si solidaires et si intimes qu’elles ont fini par ne plus se distinguer. Bouguerra Soltani en a lui-même goûté aux délices, bradant souvent l’idéologie islamiste pour l’idéologie rentière au point qu’il a fini par les secréter toutes les deux. Repu certainement de la manne de la corruption et assuré de l’impunité de la réconciliation nationale dont il fait toujours son coran, Bouguerra Soltani quitte ainsi l’alliance mais reste fidèle à Bouteflika, comme source inépuisable de garanties de cette double impunité. Faisant jonction avec les Révolutions arabes que ni Bouteflika, ni le FLN ni le RND ne revendiquent au risque de discréditer leur système rentier et de donner un second souffle aux partis islamistes de leur fragile alliance, Bouguerra Soltani a-t-il senti ou flairé cette soudaine fragilité dans le clan de Bouteflika pour se permettre de faire cavalier seul vers les législatives du 10 mai prochain qu’aucune révolution n’a imposées comme une rupture avec le pouvoir ?

 

Menace pour le clan présidentiel qui n’a reconnu que du bout des lèvres, in extremis, les nouveaux gouvernements de la Tunisie, de la Libye et de l’Egypte, les Révolutions arabes ont-elles ainsi fragmenté de l’intérieur l’alliance de Bouteflika par ce divorce annoncé par Bouguerra Soltani. Mais, s’il lui est aisé de quitter les coalisés de Bouteflika, il s’est retrouvé en revanche, comme esseulé dans l’échiquier islamiste en quête de reconnaissance partisane par le pouvoir en prévision des élections. Ses  appels à une union dans son propre camp sont restés vains et réveillent de vieilles rancunes avec Menasra et Abdellah Djaballah. Ce dernier, d’ailleurs, après avoir refusé la main tendue de Bouguerra, vient de déclarer qu’il n’a pas besoin d’alliance et qu’il ira, seul, aux législatives. Effritement, division ou au contraire stratégie des partis islamistes à la conquête des législatives?

 

Deux évidences s’imposent. La première :  tous les partis islamistes agréés cherchent à puiser pour leur électorat du 10 mai prochain, dans les rangs de l’ex-Fis que se disputent également le FLN et le RND. Pions bien placés dans le jeu des alternances internes du pouvoir, ils gravitent tous, à sa périphérie : Soltani n’a pas quitté le gouvernement, les partis de Menasra, lui-même politiquement corrompu dans la sphère du pouvoir et de Djaballah, bien que existants, ont dû se plier, sans mot dire, à la refonte de leur existence partisane et donner ainsi des signes d’allégeance au pouvoir qui, entre la carotte et la bâton, leur mène la pression administrative tout en leur faisant miroiter cette double impunité dont les prochaines législatives constitueront la consécration.

 

Le seconde : le discours des partis islamistes, celui de Bouguerra Soltani notamment, reste assujetti à la rhétorique des réformes de Bouteflika dont il légitime son action d’indépendance même s’il veut aller au-delà de ces réformes qu’il a qualifiées de "techniques". Le discours n’est plus dans la sphère idéologique de l’ex-Fis : "dawla islamiya", "chari’a" embourbés, et ils le savent, dans les marécages de sang des carnages terroristes. L’appareil discursif de Soltani, de Menasra et de Djaballah reste lié, à quelques nuances près, à cette double impunité consacrée par Bouteflika par la rente assurée et par la concorde nationale toujours aux portes ouvertes.

 

Dans le même temps, les partis dits démocratiques, le PT de Louiza Hanoune, le MPR (ex-UDR) d’Amara Benyounès et probablement, le FFS, se félicitent de l’intégration des partis islamistes au sein du gouvernement, de l’alliance et du parlement, qu’ils considèrent comme un gage de solvabilité à la démocratie et à "la transparence" du prochain scrutin.

 

C’est pourquoi, les législatives du 10 mai, à la différence de la constituante tunisienne, de celles de l’Egypte et des prochaines élections en Libye ou au Yémen, ne portent pas un projet de société. Ce qui est sûr, elles favoriseront une recomposition des alliances au sein du pouvoir et souderont davantage cette double impunité.

 

R.M

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