jeudi, 06 décembre 2012

Cinéma. Krim Belkacem : Quand l’art ressuscite le passé

 

Par Amar Cheballah

Après « l’opium et le Bâton » tourné à la fin des années 60, le réalisateur Ahmed Rachdi revient en Kabylie pour un autre tour de magie sur l’histoire récente de notre pays. C’est au moment ou les programmes de l’Education nationale peinent à laisser un espace à certaines grandes figures du 1er novembre 1954, qu’Ahmed Rachdi brise les tabous en terminant hier, dans la vallée du Djurdjura, son second film sur le 1er novembre 1954 : Krim Belkacem. Avec les mêmes acteurs qui ont tourné Mustapha Benboulaid, Ahmed Rachdi s’est emparé d’une époque pour instruire une autre, la notre, en proie à des bouleversements et à des changements imprévisibles. « Mon but n’est pas d’occulter ou d’effacer tel ou tel autre acteur du mouvement national. Il nous a semblé intéressant de montrer comment le cinéma, art populaire par excellence, peut aider à la compréhension des turbulences et des agitations de notre époque », dira Ahmed Rachedi en guise de réponse a certains qui lui reprochaient d’avoir descendu en flammes Messali Hadj .

Naturellement, tout comme pour un instituteur dans sa classe, le cinéma dans les mains de ce réalisateur, en est venu à compter dans la représentation du passé national, devenant tout à la fois un moyen d’expression de l’histoire ainsi qu’une source pour l’historien.

Sujet d’inspiration inépuisable pour les réalisateurs algériens, la guerre d’Algérie a fait l’objet de nombreuses adaptations cinématographiques. C’est qu’elle a tout pour fasciner le cinéma : invasion française, guerres des tribus contre la colonisation, femmes et hommes providentiels (Fathma N’Soummer, Aissat Idir, Cheikh Bouamama) despotiques (généraux Clauzel, St Arnaud, Lamoricière, Pélissier…) leaders du mouvement nationaliste incompris, pas toujours sans peur et sans reproche, l’insurrection du 1er novembre 1954… Le septième art s’est saisi avec jubilation des héros, connus ou méconnus, des rébellions et des révolutions, des grandes batailles, reconstituant de plus en plus fidèlement les décors d’un autre temps, ses modes, ses attentes et ses espérances.

Certains personnages clés de l’histoire d’Algérie, pourtant, n’ont donné lieu à aucun film. C’est le cas de Messali, l’Emir Abdelkader, Imache Amar ou Abane Ramdhane et Med Lamine Debaghine. La première raison est bien souvent financière : plus que les autres, les films historiques nécessitent des coûts de production considérables. La seconde est de plus en plus politique. En effet, il serait dangereux, voire suicidaire, pour des réalisateurs algériens de tenter une évocation historique de l’Emir Abdelkader, fondateur de l’Algérie que nous connaissons aujourd’hui ou encore de Messali véritable inspirateur du 1er novembre 1954 après le Congrès d’Hornu en décembre 1953, banni des programmes scolaires par l’Éducation Nationale…

Le cinéma réinvente souvent le passé… Où s’arrête la réalité et où commence la fiction ? Plutôt que de donner un éclairage sur une époque révolue, un film constitue avant tout un témoignage sur son propre temps. Quand Ahmed Rachedi (depuis quelques jours au Djurdjura) choisit d’adapter Krim Belkacem, il se soucie bien peu de l’histoire et moins encore de Krim, Ben boulaid, Abane et Messali. En fait, son premier souci est d’évoquer la folie meurtrière de la colonisation et de ses massacres depuis l’arrivée du général de Bourmont sur les cotes algériennes jusqu’au général de Gaulle contraint à accepter par les armes en 1962 l’indépendance de l’Algérie. Peu importe, à vrai dire ! Qu’il soit le reflet de la société dans laquelle il a été créé ou une tentative de reconstitution d’une époque lointaine, le cinéma est devenu aujourd’hui l’un des moyens les plus pertinents pour raconter l’Histoire. Il redonne vie aux événements historiques, il rend visible le passé…

L’accroissement du nombre de films historiques témoigne également d’un besoin grandissant de mémoire. Dans une civilisation dominée par la vitesse qui balaye sur son passage les repères les plus solides, la nécessité se fait sentir, individuellement et collectivement, de trouver des bouées auxquelles se raccrocher, non seulement dans l’espace – nos «racines» – mais aussi dans le temps. Ces œuvres sont en quelque sorte des balises, surtout si elles commémorent des événements fondateurs auxquels il nous faut, plus qu’autrefois, nous référer afin de mieux faire face au présent. Et aux défis de l’avenir.
*Krim Belkacem est né en 1922 à Tizra Aissa, dans le douar des Ait Yahia Moussa. Succédant à Belounès Said et Ould Hamouda Amar en Kabylie à la fin des années 19 40, il se liera d’amitié à Mustapha Ben boulaid. Dés septembre 1954, lors de rencontres avec BenM’hidi à Ighil Oumanchar, il fera basculer la Kabylie dans les rangs du CRUA. Il est l’un des principaux artisans des Accords d’Evian. Krim Belkacem est mort assassiné en Allemagne en 1971.

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