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UN CADRE ALGÉRIEN D’UNE SOCIÉTÉ INTERNATIONALE DÉNONCE :


«Le phosphate algérien est bradé»

Entretien réalisé par Tarek Hafid
Avec une réserve estimée à 2 milliards de tonnes, l’Algérie a les capacités d’être un des principaux producteurs de phosphates et d’engrais. Officiellement, les autorités ont pour objectif de développer cette filière. «L’Etat accorde une attention particulière à un certain nombre d’actions comme la valorisation des phosphates qui occupent une place de choix dans les richesses minières nationales et l’industrie des engrais, qui visent à développer des produits intermédiaires et des engrais composés», a indiqué, à ce titre, le ministre de l’Energie et des Mines dans un entretien accordé lundi dernier au quotidien El Moudjahid . Sauf qu’actuellement, le secteur du phosphate traverse une crise dont la cause essentielle est la mauvaise gestion. Lamine Chouiter, un des dirigeants de la société internationale Agrofertrans, a accepté de dénoncer les pratiques en cours depuis des années au sein du groupe Ferphos et de sa filiale Somiphos.

Le Soir d’Algérie : Monsieur Chouiter, vous êtes vice-président d’Agrofertrans. Pourquoi, dans le cadre de vos activités en Algérie, estimez-vous être confrontés à des difficultés ?
Lamine Chouiter :
Agrofertrans est une société basée à Londres spécialisée dans l’industrie et le négoce international d’engrais. Je suis effectivement vice-président chargé de l’Afrique et du Moyen-Orient et, étant moi-même algérien, il est tout à fait naturel qu’Agrofertrans s’intéresse à l’Algérie. Il s’avère que notre pays détient une importante réserve de phosphates, estimée actuellement à 2 milliards de tonnes, mais Somiphos, entreprise chargée de développer cette ressource, peine à exporter 1 million de tonnes annuellement. Notre objectif premier était donc d’investir dans les moyens d’extraction puis de transformation du phosphate. En 2009, Agrofertrans a présenté deux propositions à Ferphos et à sa filiale Somiphos : un partenariat dans le domaine industriel et une relation commerciale durable sur le plan commercial pour l’exportation du phosphate algérien vers les marchés européen, américain et asiatique. Malheureusement, à cette période, nous avons fait face à un refus catégorique de la partie algérienne. La décision avait été prise de se retirer.
Concrètement, quels étaient vos projets ?
Agrofertrans avait proposé d’engager une série d’investissements pour augmenter les capacités d’extraction de phosphate brut, l’enrichissement du phosphate, la production d’acide sulfurique, d’acide phosphorique et de DAP (diammonium phosphate), de nitrite (solution de base pour le NPK) et d’amonitrate. Nous envisagions d’investir entre 1,5 et 2 milliards de dollars.
Comment expliquez-vous cette situation?
Sincèrement, à l’époque nous ne comprenions pas du tout le mode de fonctionnement du groupe public et de sa filiale. Il était très difficile de communiquer avec les managers. Tout était géré dans la plus totale opacité. Nous avions l’impression qu’ils voulaient protéger certains intérêts. Les intérêts de quelques traders.
Les traders qui sont chargés de commercialiser le phosphate algérien...
Effectivement, la vente du phosphate algérien est le monopole de quelques traders. L’Algérie est le seul pays au monde qui ne transforme pas son phosphate et qui le vend à l’état brut. C’est une aberration. Mais cela arrange ce groupe de traders. Mais je dois dire que les choses ont totalement changé en 2011 avec l’arrivée d’une nouvelle équipe à la tête de Somiphos qui a décidé de mettre un terme aux contrats d’exclusivité dont bénéficient ces sociétés de négoce. Agrofertrans est revenue début 2012 et a pu exécuter des contrats d’achat de phosphate brut pour un quota de 100 000 tonnes. Il est important de relever que nous avions présenté des prix réalistes. Car il faut savoir que les prix de vente appliqués auparavant par les autres traders étaient étrangement bas : une moyenne de 85 dollars la tonne pour nos concurrents alors que nos offres avaient atteint les 150 dollars la tonne. Visiblement, Agrofertrans gênait les intérêts de certains traders à cause de la politique des prix mais aussi pour son programme d’investissements. Depuis des décennies, ces sociétés de négoce se contentent de prendre la production algérienne au tarif le plus bas sans jamais investir un seul dollar. Il me semble que la politique d’ouverture ait été fatale pour les managers. Ils ont été remplacés à la fin du second semestre de l’année 2012.
Quelles étaient les conséquences pour Agrofertrans ?
Les difficultés ont commencé. Au mois de juillet, le comité commercial en charge de la vente des quotas de phosphate, décide de revenir sur sa décision de nous permettre de charger un navire à destination du port polonais de Police. La directrice commerciale nous a contactés pour nous annoncer qu’il n’y avait pas de phosphate disponible. Nous sommes restés sans nouvelles durant un mois et demi. La situation était critique car nous avions signé un contrat avec le client final et avions même débloqué une lettre de crédit au profit de Somiphos. Finalement, à la mi-septembre, la direction commerciale nous donna le feu vert pour charger le navire, mais au lieu de 20 000 tonnes nous n’avions eu droit qu’à 15 000 tonnes. Nous ne pouvions rien faire car la signature du contrat ne se fait pas à l’ouverture de la ligne de crédit mais lors du chargement. C’est une pratique imposée par Somiphos. Cependant, les autres traders semblaient avoir plus de facilités bien qu’ils aient engagé les procédures d’achat après nous. Eux avaient eu la totalité de leurs quotas dans les délais impartis. Depuis cette opération, nous n’avons pas reçu un seul kilogramme de phosphate.
Quel était l’argument avancé par Somiphos pour rejeter vos offres ?
La direction commerciale se contentait de préciser que nous avions exporté tout notre quota. Somiphos a tout fait pour nous empêcher de travailler. Mais pas question de se retirer. Nous continuons, chaque mois, à faire des propositions d’achat. Au courant du mois de mai 2013, en pleine période de mévente, nous avons proposé 100 dollars la tonne pour la qualité 66/68/. Mais le phosphate a été cédé à 96 dollars. Pourquoi de telles pratiques ? Je n’accuse personne, mais je suis en droit de me poser des questions !
Vous estimez qu’il y a des problèmes dans la gestion de la filière phosphate ?
C’est l’opacité la plus totale. Il y a un comité commercial qui applique ses propres critères de vente, loin de toute transparence. Comment expliquer qu’au début de l’année 2012, ce comité nous a accordé un quota puis, dès le changement de direction, le même comité bloque nos achats. Et puis, il y a ce retour à la politique des contrats d’exclusivité signés avec un groupe restreint de traders. Mais ce n’est pas tout. Nous avons également présenté une proposition d’achat de pouzzolane extrait de la mine de Béni-Saf. Au début, Ferphos avait accepté notre offre. Des analyses ont démontré que le produit était de bonne qualité marchande. Plusieurs de nos clients avaient passé commande, mais à notre grande surprise, le groupe public a refusé de nous faire une cotation pour un navire de 20 000 tonnes et un autre de 5 000. Cette situation est inexplicable car cette mine, faute d’exploitation, risque de fermer à tout moment.
Avez-vous saisi les autorités pour dénoncer ce que vous subissez ?
Tout à fait. En février, nous avons adressé une correspondance au ministre de l’Energie et des Mines pour dénoncer ce que nous considérons être une discrimination. Nous n’avons pas eu de réponse officielle. Par contre, du côté de Somiphos, on nous a indiqué avec une certaine ironie que nous devions attendre une réponse du ministre puisque nous avions saisi la tutelle ! Alors, nous attendons. Mais étant une personne très patiente, je continuerai à envoyer chaque mois ma proposition d’achat en faisant en sorte d’adresser des copies au Premier ministre et au ministre de l’Energie et des Mines. Personne ne pourra dire qu’il n’était pas au courant. Ces pratiques provoquent des pertes incommensurables à l’Algérie et à Somiphos. Agrofertrans détient les preuves nécessaires pour faire face à ses contradicteurs.
Vous comptez aller jusqu’au bout…
Bien entendu, je me battrai jusqu’au bout. Je ne vois pas pourquoi je serai obligé d’aller jusqu’en Egypte ou au Togo pour investir dans le phosphate et les engrais ?
T. H.

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